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« Au Nord comme au Sud, nous sommes tous des pays en développement »
Comment réinventer la coopération dans un monde en plein bouleversement ? Pour Jean Van Wetter, à la tête de l’agence belge de coopération internationale Enabel, les agences européennes ont tout intérêt à unir leurs forces. Il plaide en faveur de cette approche au sein du Practitioners’ Network for European Development Cooperation, qu’Enabel a coprésidé avec l’agence suédoise Sida de 2025 à 2026, à la suite d’Expertise France.
Comment qualifieriez-vous le contexte actuel de la coopération ?
Le modèle ancien, celui des agences d’un Nord global qui finançaient des projets de développement dans le Sud global, est en train de s’estomper. Au Nord comme au Sud, nous sommes désormais tous des pays en développement, qui doivent se réinventer face au changement climatique et à la transition énergétique, aux enjeux de sécurité, aux inégalités économiques et sociales. Ajoutons à ces défis mondiaux celui, plus spécifique à nos agences, de la crise de confiance envers la coopération internationale.
Qu’est-ce que ce contexte change aux projets des agences européennes ?
Nous devons mieux mettre en valeur le lien entre le développement des autres pays et le nôtre – entre la réindustrialisation européenne et l’industrialisation africaine, par exemple. Avec la stratégie Global Gateway, l’Union européenne se distingue des autres grands acteurs mondiaux : elle associe à la défense de son développement économique des valeurs de solidarité et un volet social qui constituent une véritable valeur ajoutée.
Cette approche renforce les intérêts européens à long terme. Quand nous sécurisons des ports à Guayaquil (Équateur) ou en Afrique, nous contribuons au développement économique des pays bénéficiaires, mais nous luttons également, à la source, contre l’arrivée de cargaisons de drogues dans les ports européens. De même, le projet TESS MAV+ auquel contribuent Expertise France, Enabel et la GIZ, l’agence de coopération allemande, permet de partager avec des pays africains le savoir-faire européen en conception et en production de vaccins. Le monde entier en sera plus résilient lors de la prochaine pandémie.
Les relations entre agences européennes, au sein de l’Équipe Europe et du Practitioners’ Network (PN), ont-elles également évolué ?
Enabel, Expertise France et les autres agences de coopération doivent se réinventer, mais elles n’y arriveront pas chacune dans leur coin. Le PN qui était autrefois un simple réseau de partage de connaissances devient un forum stratégique dans lequel nous redéfinissons notre mandat, nous nous unissons, nous montons des programmes communs, nous prenons des positions par rapport aux orientations de la Commission européenne.
Cette évolution représente une opportunité passionnante : celle de nous interroger sur notre valeur ajoutée et de redéfinir nos niches d’expertise, en lien avec les forces du secteur privé de chaque pays. La Belgique, par exemple, détient une expertise historique dans le développement de couloirs logistiques et stratégiques, qui remonte au xvie siècle avec le port d’Anvers. Sur le ferroviaire, la France a une expertise très pointue à mettre en avant. Sur les vaccins, nos deux pays ont une valeur ajoutée.
La spécialisation au sein du réseau est-elle un bon moyen de répondre aux baisses de budget de l’aide au développement ?
D’y répondre… Mais aussi de les remettre en cause ! L’augmentation du budget de la défense des pays européens à 5 % de leur PIB est présentée comme incontournable, tandis que l’ancienne norme de l’OCDE selon laquelle 0,7 % du RNB devait aller à l’aide publique au développement semble avoir été oubliée.
Comment remettre la coopération en avant ?
La politique suit l’opinion publique : la coopération doit donc renouer avec le soutien populaire. Au sein du PN, nous travaillons sur de nouveaux narratifs du développement pour rappeler que la coopération est l’un des moyens les plus efficaces de prévention des conflits. Comparée aux milliards de dollars dépensés à faire la guerre, la solidarité internationale devient un investissement très raisonnable.
Alors oui, spécialisons-nous, coopérons, mutualisons nos moyens. C’est ce que nous faisons, tout particulièrement avec Expertise France, sur les corridors stratégiques, la sécurité des ports, TESS MAV+, entre autres projets. En parallèle, nous montons en influence stratégique pour défendre une approche commune et audacieuse de la coopération internationale. Expertise France et Enabel partagent la même vision d’avenir.
Entretien réalisé en mars 2026
Une interview de Jean Van Wetter, directeur général d’Enabel