"C'est au contexte compliqué des économies en développement que l'IA est la plus bénéfique"

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Mardi 26 mars 2024, Expertise France organisait avec l'AFD et en partenariat avec le D4D Hub de l'Union européenne, une conférence sur l'intelligence artificielle pour un avenir durable. Cet évènement visait à rassembler des dirigeants politiques de haut niveau, des chercheurs éminents, des personnalités du secteur des entreprises et des startups. en Europe, en Afrique, en Amérique latine et en Asie. A cette occasion, cette interview croisée donne la parole à deux spécialistes du sujet : Maha Jouini, autrice et fondatrice du Centre africain pour l'intelligence artificielle et la technologie numérique, et Seydina Ndiaye, enseignant chercheur en intelligence artificielle à l'Université virtuelle du Sénégal.

Comment définiriez-vous l’intelligence artificielle (IA) ?

Maha Jouini : Avec l’IA, les machines sont dotées d’une conscience et commencent à prendre des décisions à la place des êtres humains, elles ont le pouvoir d’agir.

Seydina Ndiaye : L’IA est la capacité qu’on donne aux ordinateurs d’avoir un comportement qui ressemble à un comportement humain.

 

Quelles opportunités offre l’IA pour les économies en développement ?

Seydina Ndiaye : Le contexte compliqué des économies en développement ne facilite pas le déploiement de l’IA. Celui-ci nécessite en-effet beaucoup de puissances de calculs, d’énergies, d’investissements que ces pays n’ont pas. Mais c’est à eux que l’IA est la plus bénéfique : elle est diverse et elle offre une large panoplies d’outils utilisables. Certaines technologies nécessitent moins de ressources que d’autres tout en utilisant une IA assez évoluée, qui a déjà été éprouvée ailleurs, et qui peut être adaptée pour répondre aux problèmes spécifiques des économies en développement. Par exemple, dans le champ de la santé, la start-up sénégalaise KERA permet de diminuer le temps de face à face entre le patient et son médecin en collectant un ensemble de données en amont qui facilitent un premier diagnostic. Dans le secteur agricole, nous avons au Sénégal un projet qui permet de cartographier les cultures de riz et d’en estimer les rendements.

Par contre, dans ces pays où l’IA est un sujet nouveau, il faut pouvoir mettre en place les dispositifs nécessaires en terme de ressources humaines capables de développer et de déployer de telles solutions. Il faut aussi avoir suffisamment de capacités de calculs et de stockages ainsi qu’un minimum d’encadrement pour utiliser de façon sure et éthique les technologies de l’IA.  On met en place des modèles qu’il faut pouvoir tester avant de les déployer auprès des usagers finaux, cela nécessite une régulation à mettre en place au plus haut niveau, celui de l’Etat, pour encadrer la mise en production de certains outils.

 

Comment l’IA peut être un levier d’inclusion pour les femmes et pour les jeunes ?

Maha Jouini : L’IA n’est pas aujourd’hui un levier d’inclusion, elle est le miroir d’une réalité inéquitable, faite de stéréotypes et de préjugés. Elle me définit d’abord en tant que femme, musulmane et arabe, et ces trois identités ont parfois été des entraves à ma carrière : tant qu’elle ne reflète pas toute la complexité d’un esprit humain, l’IA ne peut pas être un levier.

En Afrique, les femmes n’ont pas accès aux études, elles n’ont pas accès à Internet et vivent souvent dans la précarité : la digitalisation en marche n’est absolument pas équitable, nous sommes moins de 20% de femmes expertes en IA d’après l’Unesco. L’IA pourra être un levier pour les femmes et les jeunes lorsqu’elle sera dotée d’une bonne gouvernance. C’est la souveraineté digitale qui permettra aux pays sous-développés de sortir de la pauvreté, de créer des opportunités de développement et de minimiser leurs dettes. Sans cette souveraineté, nous vivrons la colonisation digitale et l’IA renforcera le contrôle des sociétés de big data sur notre économie.

 

Comment l’IA peut-elle encore être utilisée pour atteindre les ODD ?

Seydina Ndiaye : L’IA peut avoir un effet levier important, elle peut aider à accélérer certaines actions comme dans les domaines de l’éducation ou de l’alimentation pour tous, mais elle ne peut pas à elle seule apporter toutes les solutions pour atteindre les ODD. Il y a d’autres facteurs qui interviennent, comme la gestion publique et l’économie. Par ailleurs, si on fait une cartographie des projets autour de l’IA et relatifs aux ODD des Nations-Unies, la plupart se limitent à trois secteurs, l’agriculture, la santé et l’éducation, parce que ce sont les plus lucratifs. Les entreprises et les chercheurs se focalisent sur ces secteurs, alors que le défi qui s’offre à tous est de faire en sorte que les travaux se développent aussi dans d’autres secteurs, pour le bénéfice des populations.

 

Quels principes éthiques devraient guider le développement et l’application de l’IA ?

Maha Jouini : Sans une bonne gouvernance, comme je l’ai déjà indiqué, l’IA peut être un outil nuisible pour l’humanité. Là où la transformation digitale n’est pas complète, en Afrique, dans les pays arabes, l’IA a besoin d’un cadre institutionnel, de stratégies et de politiques nationales, de textes législatifs. Par exemple, il n’y a pas encore assez de lois encadrant la cybercriminalité ou la sécurisation des données. Nous poussons pour développer les systèmes de communication et l’accès à Internet dans les régions les plus reculées alors que l’ère de l’IA a déjà commencé : nous sommes dans une course contre la montre ! Jusqu’ici, la transformation digitale est passée par des experts extérieurs mais les problèmes liés à la digitalisation diffèrent d’un contexte à l’autre : chaque pays doit pouvoir développer ses propres solutions pour intégrer l’IA, mettre en œuvre ses propres systèmes de codages et de régulation. Pour ça, nous avons besoin de davantage de formations.

 

Quels sont les principaux défis techniques dans le développement de technologies d’IA éthiques et inclusives ?

Seydina Niaye : La plupart des défis techniques concernent les infrastructures, les télécommunications et les énergies par exemple, qui restent très coûteuses dans les pays émergents alors qu’elles sont indispensables pour pouvoir adapter l’existant et le rendre utilisable. La plupart des données sont, elles aussi, chères à acquérir, à stocker ou encore à traiter, cela créée une certaine disparité dans l’accès à ces données. Il faut aussi rester vigilant sur toute la chaine de valeurs, depuis l’acquisition des données jusqu’à leur labellisation : elles peuvent être mal utilisées si elles ne sont pas contrôlées.

Enfin, au plus haut niveau des Nations Unies, l’IA inclusive fait partie des ODD : elle doit pouvoir bénéficier à tous. Le plus gros challenge aujourd’hui, c’est de pouvoir sensibiliser les pays en développement à y aller : il est important que ces pays s’intéressent à l’IA et profitent des opportunités qu’elle offre.

 

Comment assurer la compréhensibilité des systèmes de l’IA pour les non spécialistes ?

Maha Jouini : Il faut en-effet démocratiser l’IA et, pour cela, les arabes et les africains ne peuvent pas se baser sur les narratifs occidentaux : ils doivent créer leur propre langage, leurs propres définitions de l’IA et de sa gouvernance. La transformation digitale de l’IA doit se faire depuis la base jusqu’au sommet, elle doit être transversale et multidimensionnelle. L’IA n’est pas l’affaire que des spécialistes, elle a aussi besoin des philosophes, des sociologues, des cadres juridiques voire même des religieux. Nous sommes à l’ère de la quatrième révolution industrielle, l’IA est l’affaire de tout le monde. J’encourage vraiment les africains et les arabes à se saisir de l’IA : elle représente l’ère de l’intelligence, l’ère des « têtes », la science n’a ni couleur, ni genre, ni religion. Nous sommes tous intelligents, nous pouvons tous utiliser l’IA pour notre développement et nous ne devons pas nous sous-estimer.

 

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